Webdesign Friday (#wdfr) - La communauté des webdesigners francophones

Les vendredis Webdesign !Chaque semaine, un nouvel article par un professionnel du Web.

Translation is UX

Translation is UX

Copywriting is Interface Design“. 2005, 37signals publient Getting Real et je prends une claque. Je réalise l’importance de la rédaction dans mon travail quotidien de web designer. “Translation is UX“. 2012, je co-écris ce manifeste avec l’espoir fou que certains prennent une claque. Je suis aussi parfois tenté d’en distribuer. Lisez plutôt.

« Vous voulez votre forum UserVoice propres comme ça ? » Je découvre cette question énigmatique alors que je venais de mettre en place un UserVoice, une communauté d’utilisateurs, pour l’un de nos logiciels. Elle figurait dans un bandeau, présent sur toutes les pages.

Intrigué, j’ai changé la langue de l’interface, pour découvrir en anglais « Do you want your own UserVoice forum like this? ». Quel traducteur avait bien pu commettre des erreurs si grossières (confondre ‘propre forum’ et ‘forum propre’, mettre ‘propre’ au pluriel là où ‘forum’ est au singulier) ? Un collègue suggère en rigolant : « Google Translate ». Je teste. Il avait vu juste.

Aujourd’hui, nous, web designers, sommes aux petits soins pour nos utilisateurs : nous avons peu à peu pris conscience de l’importance de chacun des paramètres sur lesquels sont bâties les expériences (interfaces, processus, textes, graphisme, personnalité, etc.). Nous continuons pourtant à négliger l’un de ces paramètres, bien qu’il joue un rôle majeur dans l’expérience utilisateur : la traduction.

Ce que la traduction peut apporter au web design

L10n, i18n

Dans l’industrie du jeu vidéo, l’expression est consacrée : on ne traduit pas, on localise.

Il est temps que nous aussi parlions de localisation. En effet, quand votre site ou application est traduit en allemand, chinois ou anglais, vous faites bien plus que traduire, vous vous internationalisez. « Super, de nouveaux marchés ! » Oui, mais de nouveaux utilisateurs aussi, qu’il faut apprendre à connaître et qu’on ne saurait réduire à la seule langue qu’ils parlent.

Le cas de Wufoo, le service américain de formulaires et enquêtes, est intéressant tant sa personnalité est forte. Créer un formulaire est généralement une expérience triste et rébarbative. Avec Wufoo, elle est haute en couleur à tout point de vue : facilité de prise en main, interface aux couleurs vives et textes hétéroclites allant du très informel à des citations de Shakespeare.

Wufoo n’est pas disponible dans notre langue, mais essayez d’imaginer la version française.

Wufoo

Espace personnel de Wufoo

Les couleurs vives ne seraient-elles pas vues comme kitsch ? Pourrait-on dire « Oh non, mon pote ! Tu n’as aucun formulaire » ? Faut-il utiliser une traduction de Shakespeare ou plutôt citer Molière ? Il n’y a pas de réponses évidentes à ces questions ; comment localiser Wufoo sans trahir le design original ?

Quoi qu’il en soit, Google Translate ne vous sera pas d’une grande aide. Un traducteur professionnel, en revanche, est la personne à qui parler. Ils traduisent vers leur langue maternelle et ont une excellente connaissance du pays qui vous intéresse, où ils sont d’ailleurs souvent basés. Ce sont vos meilleurs et premiers commerciaux à l’international.

Style (spread)sheets

La feuille de style CSS jette des ponts entre les différents métiers du web. C’est un document technique, codé mais initié par le designer. C’est aussi un format d’échange entre design et développement, un garant de la cohérence d’un projet web. S’assurer qu’on utilise la même police ou couleur à travers tout un site est une bonne chose. Mais fait-on preuve du même sérieux pour les textes ?

Les traducteurs ont pour habitude d’établir des glossaires. Le but visé est la cohérence des textes traduits. Il n’y a aucune raison pour que cette recherche de cohérence se limite aux seuls traducteurs : toute l’équipe devrait être concernée, à commencer par les web designers. Ne voyez pas le glossaire comme une contrainte, mais plutôt comme un outil au service de la qualité de votre site ou application.

Pour vous en convaincre, laissez-moi vous conter mon expérience.

Chez Novius, pour qui je travaille, nous éditons un CMS open-source nouvelle génération, Novius OS. Les applications sont un de ses concepts forts, le rapprochant presque autant d’iOS que de WordPress. Or, sans glossaire, ce concept n’aura peut-être pas vu le jour. En effet, au début du projet, nous utilisions une ribambelle de synonymes : modules, plug-ins, extensions, add-ons, etc. Chacun avait son terme de prédilection et, par conséquent, une compréhension différente de ce qui devait pourtant être une seule et même chose.

Grâce à Veronica Gonzalez de la Rosa, la traductrice qui nous accompagne (et co-autrice de Translation is UX), nous avons pris l’habitude d’établir des glossaires. Celui de Novius OS a été salvateur. En choisissant le bon terme pour « application », nous sommes allés au-delà du travail lexical, pour bâtir et affiner un concept aussi bien marketing qu’informatique. Ce fut une oeuvre collective, impliquant tous les membres de l’équipe. Si bien qu’aujourd’hui, « application » est partout : des slides du PDG au code PHP. L’expérience fut tellement bénéfique qu’enrichir le glossaire est devenu le point de départ de toute conception, même technique.

Ce que le web design peut apporter à la traduction

Google Translate donne à des millions de personnes l’impression que les traducteurs, après les conducteurs de métro, sont les prochains sur la liste des professions remplacées par des machines. Mais en vérité, Google Translate est à la traduction ce que le mode auto est à la photographie : une solution quick and dirty à réserver à un usage personnel.

Les traducteurs doivent-ils craindre le web ? Au contraire, ils gagneraient à mieux le connaître.

Open translation

Ces dernières années, la traduction communautaire a connu un engouement sans précédent : Twitter, Facebook, Foursquare, Hootsuite sont tous traduits par leurs utilisateurs.

La pratique n’est pas nouvelle (pour exemple, Wikipedia est depuis toujours traduite par les internautes), mais elle s’étend désormais à des organisations à but très lucratif. Les traducteurs professionnels s’en émeuvent : des amateurs, bénévoles, les poussent vers la sortie. Au final, tout le monde risque d’en sortir perdant : les traducteurs donc, mais aussi les utilisateurs dont l’expérience d’un site ou application est parfois mise à mal par une traduction approximative. La traduction communautaire aurait ainsi tout intérêt à suivre le chemin du développement communautaire.

L’open source a révolutionné le monde du développement web. C’est une évolution fantastique qui a permis à nombre de projets de voir le jour ou de s’améliorer. Mais, open source n’est pas synonyme d’amateurisme ou de bénévolat. Voyons comment fonctionne un projet de développement communautaire, en nous intéressant au cas du framework front-end Foundation.

Il est initié par une entreprise, l’agence web américaine ZURB, dont les employés sont les premiers contributeurs. D’autres développeurs à travers le monde, des professionnels dans leur vaste majorité, participent à son amélioration (j’en fais partie). Malgré un flot constant de contributions diverses, un contrôle qualité strict est exercé et une vision du logiciel est maintenue. Chaque contribution (ou pull request dans le jargon de GitHub) est d’abord discutée sur la place publique, souvent amendée suite à des retours, avant d’être acceptée (ou pas) par la core team de Foundation. Une forme de relecture en somme. La relecture, une notion chère à la traduction.

Si elle veut se pérenniser, la traduction communautaire a vocation à suivre ces principes : ouverture, professionnalisme et contrôle qualité.

A nous de jouer

J’espère que cet article vous aura montré que nous autres, web designers, avons intérêt à nous intéresser de près à la traduction. Que translation is UX. Les utilisateurs de nos créations nous le rendront.

Et si nous passions maintenant à l’action ?

Pour ce faire, j’ai une méthode à vous recommander. Vous connaissez peut-être release early, release often, qui a fait beaucoup de bien au développement logiciel. Je vous présente translate early, translate often.

Le plus tôt vous traduirez, le plus tôt vous aurez des utilisateurs étrangers. Le plus tôt vous traduirez, le plus tôt vous vous préoccuperez de mettre en place une solution technique pour l’internationalisation. Le plus tôt vous traduirez, le plus tôt vous aurez à échanger avec un traducteur. En traduisant souvent, ces échanges deviendront réguliers et le traducteur deviendra progressivement un membre de l’équipe. En traduisant souvent, vous combattrez notre propension naturelle à privilégier la VO, aux dépens des autres versions. En traduisant souvent, vous mettrez tous vos utilisateurs sur un pied d’égalité.

Avec Novius OS, nous avons été plus loin et avons adopté ce que j’appelle le Foreign First. L’intégralité de l’équipe est française, nous sommes basés en France, une version française viendra donc logiquement. Mais pourquoi accentuer ce mouvement naturel en débutant par une version dans notre langue maternelle, alors même que nous avons des velléités à l’international ? Nous avons donc attaqué par la version anglaise. La VF sera une traduction de cette VO. Nous appliquons Foreign First à l’ensemble du projet : les textes d’interface sont d’abord rédigés en anglais, les termes du glossaire sont choisis en anglais et nous tweetons toujours avant de gazouiller.

Ah, si seulement ils s’étaient aussi mis au Foreign First chez UserVoice : mon forum en serait peut-être un peu moins propre, mais il me serait au moins propre (si cet article est un jour traduit, bon courage avec cette phrase !).

A nous de jouer maintenant ! Localisons les expériences, plaçons tous les utilisateurs au centre, ceux de la version originale comme les autres. Professionnels du web et de la traduction, travaillons en étroite collaboration. C’est en devenant polyglotte que le web français rayonnera à l’international.

A propos de l'auteur : Antoine Lefeuvre

Web designer depuis le siècle dernier, j’ai étudié en Angleterre, travaillé en Espagne avant de parcourir le monde sur la piste des tendances Internet (J'irai surfer chez vous). Aujourd’hui directeur de la R&D de Novius, je m’intéresse au design d’expérience utilisateur sous toutes ses formes et dans toutes les langues. Suivez-moi @jiraisurfer et @TranslationIsUX.

  • http://ntorres.me/ Nicolás Torres

    Merci pour cet article très intéressant. Un sujet assez loin de ce qu’on a l’habitude de lire. À vrai dire, je ne m’étais jamais vraiment posé la question de l’automatisation de la traduction puisqu’il va de soie qu’une traduction n’est pas qu’un report de mots, c’est un report de sens que seul un humain peut analyser. J’entends par là que la traduction n’est pas un mécanisme binaire.

    Personnellement, j’ai toujours traduit mes textes moi-même, et fait appel ponctuellement à un traducteur automatique pour un mot que je ne connais pas (honte à moi, mais je n’ai pas toujours de dictionnaire sous la main).

    Quant au english first, quand un projet est voué à l’international, c’est une nécessité première et, il me semble, incontestable. Je trouve plus simple et exact le fait d’écrire en anglais puis de traduire en français, quand je fais l’inverse je me retrouve très souvent avec des erreurs de langage dans mon texte anglais pour la simple et bonne raison que je n’arrive pas à me détacher de la tournure française et que je suis trop tenté de simplement traduire mot à mot.

    Enfin, combien de fois m’est-il arrivé de supprimer une application sur mon iPad ou de quitter un site faute de bonne traduction ? Je ne les compte plus.

  • francischouquet

    Je suis d’accord aussi sur le “english first”. Quand on a créé Peaxl, on a pensé en anglais en premier, forcément, pour avoir une dimension internationale. Certains nous l’ont reproché, parlant parfois de “trahison patriotique”, mais globalement c’était le bon choix à faire. On a pensé faire une version FR, mais ce n’est plus à l’ordre du jour.

  • http://twitter.com/jiraisurfer Antoine Lefeuvre

    Je parle volontairement de Foreign First, car je pense que nos amis américains gagneraient à attaquer leurs applis en espagnol ou – on peut toujours rêver – en français. Il serait intéressant de regarder de près le cas LinkedIn – Viadeo. Comment expliquer la (bonne) résistance du réseau social français face au géant américain ? Je ne puis l’affirmer, mais mon petit doigt me dit que la langue de l’interface a joué un rôle dans cette situation.

    Je vois parfaitement ce dont tu as fait l’expérience avec la “trahison patriotique”. Beaucoup de personnes ont eu du mal à comprendre pourquoi Novius, boite bien de chez nous, fournissait une interface en anglais.

    Pour ce qui est de l’écriture, je te joins Nicolás. Quand j’écris en anglais ou espagnol, je me pose beaucoup plus de questions que quand j’écris en français. Des questions saines : est-ce que j’adopte le bon ton ? Est-ce bien ce mot qui est le plus juste ? L’ai-je déjà utilisé à un autre endroit ?
    C’est de la création sous la contrainte finalement, une méthode qui fait souvent ressortir le meilleur de nous-même.

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